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30 août 2017 3 30 /08 /août /2017 08:20

 

Le Sud, sa beauté vénéneuse, empoisonnée par le sang des esclaves et la haine du KKK lyncheur.
Le Sud, sa végétation luxuriante, envoûtante comme l'imposant magnolia des Pays lointains de Julien Green.
Le Sud, ses moeurs surannées, ses crinolines d'un autre temps et ses maisons blanches démesurément grandes où tinte encore le faste passé.
Le Sud, en vert et blanc comme la célèbre robe d'un fameux pique-nique.
Le Sud, machine à fantasmes des sensualités et sentiments bridés, terre de passions troubles comme la brume emmêlée dans les arbres noueux de la forêt que traverse, chantonnant et panier au bras, véritable petit chaperon, la petite Amy dans la première scène du film.

A l'intérieur comme à l'extérieur de la maison, toutes les scènes semblent un peu troubles, comme le verre sale de la vitre à travers laquelle les pensionnaires regardent Miss Martha échanger avec la patrouille. La lumière n'est jamais franche - blanc laiteux la journée, doré faussement chaleureux de la lueur des lampes à pétrole le soir; une magnifique photographie, à mi-chemin entre David Hamilton et Sarah Moon, qui confère au film sa beauté asphyxiante et tourmentée. Une esthétique accentuée par des plans très léchés et graphiques: ciels envahis par les noires circonvolutions des branches, lignes d'horizon entre chien et loup où les sombres fumées du front s'accrochent à la cime des arbres - de véritables photographies. Les prises de vue lointaines, en dehors, renforcent le sentiment d'étouffement lent et toxique. Comme depuis une planque, on espionne en voyeur la grande maison blanche, cernée d'immenses bois noirs, repliée derrière sa grande grille de fer rouillé, demeure fantomatique ou de conte de fées dont l'accès nous serait interdit.

Le lieu parfait, isolant et isolé, propice à cet ennui cher à Sofia Coppola - un ennui précipitateur de passions. C'est le caporal John McBurney qui en fera les frais, recueilli (ou bien échoué comme Ulysse?) dans ce pensionnat de jeunes filles tenu vaille que vaille par la rigoriste Miss Martha - incarnée par une Nicole Kidman qui excelle dans cette partition de désirs refoulés.

La présence du mâle va semer le désordre et la confusion sous ces latitudes féminines. Des plus enfantines à la timide Edwina (Kirsten Dunst toute en retenue et sentiments contrariés) jusqu'à Miss Martha elle-même, sans oublier les provocations adolescentes de la jeune Alicia (délicieuse Elle Fanning qui nous prouve qu'elle a bien plus de cordes à son arc que celui de la jeune ingénue - hâte de voir ce que nous réserve la suite de sa carrière) en prise avec les émois de son âge, toutes n'auront de cesse de se disputer les faveurs du yankee, campé par un Colin Farrell qui tient là enfin un vrai rôle, tout en contradictions apparentes et ambiguïtés.

Il est rare de voir le désir féminin se manifester de manière si explicite au cinéma (ou ailleurs d'ailleurs). Un désir charnel, que l'on ne vient pas encombrer de sentiments artificiels et banals censés l'atténuer, amoindrir sa force, voire le justifier. Car il est bien question de chair ici - la scène où Miss Martha lave le caporal inconscient en est la manifestation la plus évidente, une scène d'un érotisme non dissimulé.

Les Proies est bel et bien signé Sofia Coppola: désoeuvrement, enfermement, isolement, libertés et désirs réprimés, communeauté de filles, esthétisme assumé, voire revendiqué avec le choix de la police du titre qui ouvre le film. Edwina derrière sa fenêtre n'est pas sans rappeler Charlotte derrière la baie vitrée de son hôtel tokyoïte, les jeunes sudistes du pensionnat sont les cousines éloignées des soeurs adolescentes de The Virgin Suicides, Lux semble même habiter la jeune Alicia... Les similitudes sont nombreuses, et les héroïnes semblent se faire écho et se refléter les unes dans les autres à l'infini.
"Je suis une fille" dit l'une des jeunes élèves au début du film, une phrase de leçon qui prend a posteriori des allures de clin d'oeil que Sofia Coppola semble s'amuser à semer au cours de son dernier opus.
Mais en faisant passer le flambeau de la fougue adolescente de Kirsten Dunst à Elle Fanning, en faisant grandir son héroïne, Sofia Coppola aurait-t-elle bouclé un cycle?

 

 

 

 

 

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Published by leshumeursdeviolette - dans Vu
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commentaires

Lili Galipette 30/08/2017 12:40

Après avoir dormi et rêvé de ce film, j'ai pris le temps de repenser à cette oeuvre.
Et tu as raison sur tous les points.
Finalement, le rythme colle parfaitement à l'histoire puisque toute l'histoire ne parle que de choses qui n'arrivent pas.
Bref, un très bon Sofia Coppola !

Lili Galipette 04/09/2017 14:54

C'est vrai !!! L'ennui dans LIT est presque un personnage tellement il prend de place !

leshumeursdeviolette 04/09/2017 12:23

J'ai revu hier soir Lost in Translation, et la filiation est encore plus évidente.
Sofia Coppola, reine du désoeuvrement ;)

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