
Devenir la première femme PDG du CACA 40.
Ou l'histoire d'une croisade, d'une campagne guerrière, avec tout ce que cela comporte comme sacrifices, trahisons, espionnage et petits arrangements.
L'intrigue est déployée avec habileté; le scénario, intelligent, évite les facilités et entre tout de suite dans le vif du sujet. Le plafond de verre, la misogynie, le paternalisme, les remarques déplacées, le manterrupting, l'entre-soi masculin, l'incompréhension voire la jalousie plus ou moins contenue des conjoints qui voient leurs femmes réussir (l'inverse serait-il seulement vrai?)... Tout ce qui a brimé, et brime encore les femmes qui veulent accéder aux plus hauts postes, ou même à simplement plus de responsabilités.
"On va laisser la nervosité et l'émotion aux femmes."
"Vous devriez évoluer vers les R.H."
Une main posée sur un genou.
"Ça vous va bien d'être en colère, vous en êtes presque excitante."
"C'est bien d'avoir une femme dirigeante, ça peut apporter de la douceur, de la maternité."
La main d'Emmanuelle qui referme le bouton de son chemisier - surtout, ne pas avoir la tenue qu'il ne faut pas.
"Vous n'êtes pas comme toutes les femmes."
Qu'elles sont encore présentes, ces croyances d'un autre temps. Quelle femme n'en a jamais fait les frais?
Les femmes sont émotionnelles.
Les femmes ne se font pas de cadeau entre elles.
Les femmes se sentent encore trop souvent moins légitimes que les hommes (le concurrent d'Emmanuelle a un cv moins intéressant et des compétences clairement inférieures aux siennes, mais lui ne se pose pas la question de la légitimité, il a cette assurance innée, territoriale, que renforcent les hommes de son clan).
Qu'elles sont encore bien ancrées, dans les cerveaux des femmes elles-mêmes.
Que nous sommes encore "bien dressées", pour reprendre les mots d'Adrienne Postel-Devaux (exquise Francine Bergé).
Le film de Tonie Marshall est bel et bien là pour nous rappeler que cela ne peut pas durer, ne doit pas durer.
Mais réduire Numéro Une à un film à thèse serait bien réducteur. Outre la dénonciation, le féminisme, il s'agit d'un portrait de femme subtil et profond, et qui échappe à bien des écueils. Un portrait tout en nuances, entre avenir et passé, un portrait en plusieurs couches, qui surprend, parfois. Une femme interprétée par Emmanuelle Devos, sobre et parfaite.
On adore aussi détester Richard Berry, mais finalement les hommes les plus dérangeants sont ceux qui ne réalisent pas combien leur ordinaire est misogyne. A ces inconscients-là on préfèrera l'ambiguïté d'un Benjamin Biolay, parfait.
On ne peut pas rester de marbre devant ce film quand on est une femme, car c'est nous toutes qui sommes concernées, que l'on brigue le CAC40 ou pas.
J'aimerais croire que tous les hommes aussi se sentiront concernés - comme un voeu pieux pour l'avenir.